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Vers l’essence du transhomme ?

Technologie[s] - 14 mars 2016 - par diedrik.bobet@eicar.me

Le transhumanisme, via la convergence des NBIC (article Anne-so), caresse le doux espoir de perfectionner tant physiquement que psychiquement l’essence même de l’homme. Or, la nature des générations futures sera-t-elle la même que celle de l’homme d’aujourd’hui ? Ou le transhumaniste accoucherait-il d’une nouvelle essence sur Terre ?

Allier le métal à la chair de l’homme, cristallise l’ambition des transhumanistes. Or modifier le corps ainsi que l’esprit altère la nature même de l’homme risque de changer. Pourtant, selon Rémi Brague, écrivain et philosophe, « la définition traditionnelle de la nature humaine est celle d’un « vivant raisonnable ». Or la liberté est une des valeurs fondamentales de la raison. L’homme n’est, ainsi, jamais plus conforme à sa nature que là où il agit conformément à sa raison, à sa liberté.». Les tenants du transhumanisme, considérant cette définition aristotélicienne comme désuète, grincent des dents. Physiciens dans l’âme, ils estiment le libre arbitre de l’homme comme le résultat d’équations complexes dont l’origine serait génétique bien plus que métaphysique : notre liberté serait inscrite ainsi en nos gênes !

Telle une épine dans sa chair, l’ardue question de la nature de l’homme continue à faire saigner les idées divergentes: alors que pour les humanistes, la nature humaine est ossifiée, elle serait, selon les transhumanistes, en perpétuelle évolution. « L’essence humaine, s’il elle existe, est celle d’un changement constant» estime Marc Roux, président de l’association française du transhumanisme Technoprog. Dans la veine de “l’homo faber” bergsonien qui plaçait la technique comme le prolongement de la main de l’homme, Marc Roux fait palpiter l’essence humaine d’un sang nouveau : dépendante de son environnement, la nature de l’homme ne peut qu’évoluer selon la technique, mais désormais selon la technologie.

«La technique change l’humain depuis que humain il y a » Marc Roux

Un regard pourtant loin d’être novateur en comparaison à la lumineuse vision des Lumières. Dès 1755, Jean-Jacques Rousseau confronte dans Le discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes,  l’homme à l’animal : « il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c’est la faculté de se perfectionner ». Aux yeux du philosophe, l’homme est un “être perfectible” : il  a, en son sein, la capacité de ne jamais cesser d’évoluer. Un adage qui fait corps avec les visions transhumanistes voulant non seulement réparer l’Homme mais aussi l’augmenter.

Pour le meilleur ou pour le pire ?

« Lève-toi et marche », la Bonne Parole pré chrétienne n’a donc jamais autant résonné que dans l’oreille transhumaine. Soufflé par le Christ, le miracle, aujourd’hui insufflé par les transhumanistes, deviendrait réalité. La convergence des NBIC permet déjà à l’homme de réaliser ce qui relevait autrefois du prodige, comme le prouve le cas de cette femme paraplégique

https://www.youtube.com/watch?v=s6SFimqFvHM

Directement connecté au cerveau, l’exosquelette, analyse et retranscrit les signaux nerveux produits lors de la mouvance d’un corps. Cet assemblage de vérins, de métaux et de plastique, reproduit alors, de manière plus ou moins fluide, le mouvement des jambes humaines. Et du pied à l’oreille, il n’ a qu’un pas pour que l’hominem donne la capacité d’entendre à un sourd, oxymore bientôt révolu.

A l’aide de ces implants cochléaires intégrés à ses appendices auditifs, cette femme entend pour la première fois. Ils analysent et retranscrivent directement les signaux sonores en signaux électriques. Envoyés au cerveau, cette personne peut désormais apprécier le monde qui l’entoure, autrefois si silencieux. Recouvrer l’ouïe de manière médicale, c’est réparer un sens commun à la majorité des êtres vivants. On observe ainsi un retour à l’essence de l’homme. Les sens sont à la nature de l’homme ce qu’un bras bionique est à une personne amputée ; un exosquelette à une personne paraplégique. Le transhumanisme permet ainsi de mettre les hommes sur le même pied d’égalité physique. Une vision descendant directement des valeurs Humaniste prônant le retour de tous les hommes à sa vraie essence. Cependant, outre le fait de réparer l’Homme, le transhumaniste veut l’augmenter. De nouveaux outils permettent à l’Homme de surpasser ses capacités.

Imaginons un instant que cette femme, au lieu de retrouver une ouïe normale, parvenait à entendre cinq fois mieux que le commun des mortels. L’Homme augmenté deviendrait plus puissant, un être supérieur au reste de l’humanité. Il s’éloignerait à grands pas de l’essence commune à tout un chacun. Le transhumanisme agit, ainsi, sur l’homme dans le rôle de la substance chimique ajoutée à un corps pur, dans le but de l’améliorer. Si l’on admet que la nature humaine évolue par le biais de la technique, la liberté et la raison n’auraient plus d’influence sur l’homme. Or, en quoi l’animal rationnel cartésien serait plus libre dans sa version améliorée ? On s’éloigne, désormais, de la définition traditionnelle de l’essence humaine. L’homme est ainsi dépendant des outils qui représentent les limites de son monde. La technique désenclave la nature de l’homme par l’utilisation d’outils. Dorénavant, les nouvelles technologies imprègnent le quotidien de l’Homme jusqu’à le transformer. Dans la Domestication de l’Etre, paru en 2000, le philosophe Peter Sloterdijk surenchérit : «l’homme descend de la pierre, dans la mesure où nous nous entendons pour considérer que c’est l’usage de la pierre qui a inauguré la prototechnique humaine». La prototechnique de Sloterdijk s’impose comme la façon par laquelle nous tentons d’agir sur le monde. L’homme change sa nature selon les rapports techniques et technologiques qu’il tisse avec le monde. Une omniprésence d’outils qui lui permettrait de se créer un monde « sphérique ». Une sphère, un cercle parfait de l’autosuffisance ou le transhomme, emmuré en son monde technologique, n’aurait plus besoin d’aucun homme.

Ainsi, du corps à l’esprit, le transhumanisme s’affranchit d’une frontière supplémentaire. Il vit dans une bulle correspondant à la portée de ses accessoires. L’homme, animal vivant pourtant en société, s’individualise. La technique remplace la communauté. L’Homme transhumain tente de s’éloigner de tous contacts corporels et préfère communiquer virtuellement. Il agirait ,désormais, tel un « Dividu ».

Le Dividu

“Ermite de masse” qualifie l’homme contemporain selon Günther Anders. Le « Dividu » serait une personne murée chez elle, vivant  par procuration. Elle ne serait qu’un être divisé et désuni. Un phénomène engendré par la dissociation de la sensibilité, la production et l’appauvrissement de l’imagination.(article Anne-so)De nouvelles pathologies humaines générées par les nouvelles technologies comme L’Iphone par exemple. Pionnier des smartphones, il n’a été mis sur le marché qu’en 2007. Il est pourtant omniprésent dans la société actuelle. En 2014, ce sont ainsi 50% des français de 11 ans et plus qui sont équipés d’un smartphone. Un constat partagé par Jean-Michel Besnier

Ces nouvelles pathologies se retrouveraient cachées par un faux-semblant collectif  appelé le “keep smiling”. C’est l’une des conditions qui permet à Sloterdijk de critiquer les tenants de l’humanisme, qui semblent voguer, confiants et naïfs, vers l’avenir. Le transhumanisme détruit, ainsi, les limites de la définition traditionnelle de l’essence de l’homme en s’engageant aussi dans l’upload cérébral sur ordinateur. Ce principe permettrait à l’homme d’intégrer sa mémoire dans un ordinateur et ainsi, par un algorithme complexe, vivre au-delà de la mort. Il deviendrait quasiment immortel. (Plus d’information dans l’article sur le clonage). Qu’engendrerait donc cette « mort de la mort » ? En ce qui concerne la raison, L’homme uploadé y perdrait sa liberté. Il serait perdu dans un complexe informatique où il suffirait de mettre les données dans la corbeille de son mac pour détruire une personne. Pourtant cette vision d’avenir n’est pas partagée par le prospectiviste Joël de Rosnay qui défend un modèle transhumaniste où le chômage et les guerres n’existeraient plus par exemple.

Vers une essence transhumaine ?

Selon Marc Roux, le transhumanisme est «une nouvelle forme d’humanisme pour la raison qu’il ajoute à l’humanisme deux dimensions fondamentales ». En premier lieu, le transhumanisme envisagerait l’amélioration de l’humain par la technique. En second lieu, il permettrait aux individus d’orienter délibérément leur évolution biologique et celle de l’ensemble de leur espèce. Un constat partagé par Hannah Arendt, philosophe : «L’Homme, par sa créativité, veut remédier à la pauvreté de l’essence humaine, articulée autour de fonctions productives, réflexives et actives qui lui semblent dépassées. L’homme futur achève donc volontairement le règne de l’homme des Lumières pour s’inventer une nouvelle essence». Une nouvelle essence pour un nouvel humanisme technique dont la voie est toute tracée par le transhumanisme. Or, pour que cette nouvelle essence soit un progrès, encore faut-il savoir comment réguler la relation entre l’Homme et la machine. Une ambiguïté demeure dans la notion de « l’Homme perfectible » de Rousseau. « Perfectibilité veut-il réellement dire amélioration ? S’interroge Jean-Michel Besnier, « chez le philosophe, la perfectibilité c’est aussi produire le Mal » met en garde ce professeur de philosophie à l’université de Paris-Sorbonne. Un mal pour l’Homme provoqué par lui-même. « Qui fait l’ange, fait la bête » affirmait Pascal. Toutes entreprises, tel que le transhumanisme, vouées au bien de l’homme,  peux tout aussi bien basculer dans sa dégénérescence. À l’image de l’utilisation du nucléaire, civil pour produire de l’énergie, mais militaire quand il est destiné à tuer, le transhumanisme s’engage d’améliorer l’homme mais peut aussi totalement dévisager notre société. Selon Marc Roux « si des évolutions transhumanistes se font de manière suffisamment régulée et progressive, nous pourrions continuer à évoluer vers bien d’autres formes d’humanité, sans pour autant y perdre notre identité ». Ainsi, la responsabilité éthique demeurerait l’un des seuls moyens pour réguler l’avancée inexorable du transhumanisme.

Ce schisme de plus en plus prononcé entre la science et la morale peut s’avérer dangereux. Quel sera l’homme de demain ? La nature humaine devrait changer au rythme des innovations technologiques au risque du meilleur… comme du pire !